« Les conventions de Genève n'avaient pas prévu cela.
Comment faire quand les victimes sont hors la loi ?
- Il faut lutter... ou ruser pour les secourir. »


Georges Dunand, Ne perdez pas leur trace ! Coll. Histoire et société d’aujourd’hui, Neuchâtel, La Baconnière, 1950
Georges Dunand rapporte, dans ce très beau témoignage, son expérience de délégué du CICR (Comité international de la Croix Rouge de Genève) en Slovaquie, de l’automne 1944, à l’arrivée des Soviétiques, au printemps 1945. Bratislava, capitale de la Slovaquie de Mgr Tiso, qui s’est séparée de la République Tchèque en 1939 avec le soutien de Hitler, est la tête d’un pays épargné, resté longtemps prospère dans la tourmente de la Deuxième Guerre mondiale, devenu le fournisseur en denrées alimentaires de l’Axe.
Au moment où G. Dunand y arrive, après un long voyage en train, coupé de plusieurs bombardements (la routine en cette fin de 1944), la façade d’une Slovaquie riche et indépendante s’est déjà effondrée avec les revers successifs de l’Allemagne nazie, dont tous, alliés et ennemis, prévoient l’inéluctable défaite, toujours retardée. Le régime de Mgr Tiso, aux abois, peut célébrer en octobre l’écrasement par les Allemands de la Résistance slovaque (aux côtés de laquelle figurent des détachements français très actifs), opérationnelle depuis août 1944, mais la guerre civile est bien entamée. Chaque fonctionnaire sait que la Résistance va reprendre, avec l’aide, tant attendue et redoutée de l’Armée Rouge (qui entrera à Bratislava en avril 1945), et que beaucoup de comptes ne vont pas tarder à se régler. Les juifs, dont certaines catégories ont été quelque temps « protégées » par le régime, ont été progressivement mis hors la loi, sous la pression du « protecteur » allemand, dans un contexte particulier d’antisémitisme national : le 15 mai 1942, le parlement slovaque avait voté une loi constitutionnelle à effet rétroactif, autorisant la déportation, la suppression de la citoyenneté des juifs et les confiscations récentes de leurs biens, sans opposition de l’Église officielle. Le 17 février 1943, les évêques slovaques avaient seulement écrit au gouvernement en faveur des Juifs baptisés ; mais le 27 avril suivant les évêques slovaques s’engageaient enfin dans une lettre collective : « Les Juifs sont eux aussi des hommes, et par conséquent on doit agir avec eux de façon humaine. »
G. Dunand remarque que maîtres et propriétaires hongrois n’étaient pas plus appréciés dans les campagnes en Slovaquie qu’en Roumanie. Leurs représentants, les régisseurs des grands domaines ruraux, étaient souvent juifs, ce qui a nourri, renforcé, l’antisémitisme populaire. Ce dernier était sans doute alimenté par le message de l’Église catholique mais tenait aussi au fait que les juifs, exclus de la propriété de la terre, étaient souvent artisans qualifiés, avocats, et assimilés aux exploiteurs d’un monde rural très pauvre. Comme dans d’autres pays, les autorités ont favorisé, avec la volonté de piéger ses membres dirigeants, l’organisation d’une représentation des intérêts juifs par les juifs eux-mêmes, l'Ustredna Zidov, qui s’efforça, au prix de compromissions, d’empêcher ou de freiner la déportation massive vers les camps de concentration.
Vis-à-vis des juifs, comme vis-à-vis des résistants, communistes ou non (auxquels les Allemands refusent généralement le statut de combattants : ce sont à leurs yeux des « bandits » ou des « terroristes », non protégés par les conventions sur les prisonniers de guerre), vis-à-vis des Slovaques de langue allemande, comme des Hongrois, le gouvernement et son administration, qui se méfient des amis comme des ennemis, sont partagés entre deux tentations ou deux paris, également dangereux : préserver l’avenir en donnant des gages de bienveillance ou de neutralité, au risque de provoquer la colère et la répression allemandes, lutter contre les « bandits » dans l’immédiat en prouvant sa loyauté à l’égard du « protecteur », en ripostant aux exactions commises par la Résistance contre les fidèles du régime, tout en sachant que les représailles seront proportionnelles aux horreurs commises.
G. Dunand apparaît soucieux de ne pas se laisser emporter par les simplifications de mise : tous les germanophones ne sont pas pronazis ; au moment où Bratislava commence à respirer car le départ des Allemands apparaît imminent, il doit effectuer plusieurs démarches dans la ville. Un jeune guide, parlant allemand, donc fort utile, rencontré à l’hôtel-de-ville, se propose pour l’accompagner. L’auteur livre un rapide dialogue à propos de la libération qui approche :
-
« Votre pays va être libre, demain je pense, dis-je au jeune homme en redescendant de la colonne. Il hésite un peu.
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Oui, mais que deviendrons-nous ? Je suis né ici, mon père et mon grand-père aussi, mais nous sommes de langue allemande.
Une persécution va prendre fin. Une autre va commencer, due à une colère justifiée, mais bientôt aveugle. »
Tel est le contexte dans lequel, sans pouvoirs officiels, toléré au nom d’une vague droit d’initiative humanitaire, toujours à la merci d’une expulsion, étroitement surveillé par toutes les parties, en contact avec les maîtres d’aujourd’hui et ceux de demain (sans parler de tous les interlocuteurs dont il ignore les intentions et le degré de sincérité), G. Dunand, doit s’efforcer d’agir pour sauver des victimes, retarder le plus possible des décisions dont il sait qu’elles seront mortelles.
L’on reproche souvent à la Suisse sa bonne conscience quant à son rôle dans la Deuxième Guerre mondiale, bonne conscience peut-être en passe d’être remplacée par une mauvaise conscience, dont le caractère systématique ne sera pas moins contestable. Quoi qu’il en soit, en 1949, G. Dunand s’est livré sur cette question à une réflexion forte qui n’a pas perdu de son intérêt aujourd’hui :
« N’avons-nous pas senti souvent qu’être neutre signifiait être l’ennemi de tous ?
Pourtant non, les Suisses, neutres comme État, n’ont pas accepté d’être neutres comme êtres humains. Leur gouvernement même l’a proclamé. Plaçant au-dessus de tout l’intégrité de la patrie, il se sont tus souvent et ils ont cherché une expression de leur humanité dans l’aide aux uns et aux autres.
Cette charité suisse n’a sûrement pas été exempte d’égoïsme. Mais seuls quelques nigauds ont cru que la charité nationale et la Croix-Rouge leur assureraient des amis reconnaissants : qui accepte un bienfait se charge d’une gratitude pesante, qu’il allège en méprisant un peu son bienfaiteur de pouvoir être si généreux. Le bienfaiteur, par lui-même, a trouvé un alibi et beaucoup d’entre nous ont cherché dans la Croix-Rouge quelque chose qui les consolât de n’avoir pas combattu. Un succédané à vrai dire confortable : les plus exposés n’avaient à craindre que les bombes et rien de la captivité ni des polices d’État. »Outre ce récit, précis, écrit avec élégance et retenue, d’événements en général mal connus du public d’Europe occidentale, G. Dunand livre aussi indirectement (et sans même y penser, car il est dépourvu de toute vanité personnelle) le portrait d’un homme remarquable : capable d’une grande empathie, sans jamais tomber dans la complaisance, soucieux de justice et d’humanité mais sans naïveté ni idéalisme ostentatoire, conscient des limites de son action mais ne s’appuyant jamais sur sa lucidité pour éviter de prendre des risques.
Le livre est certes « daté », puisque son auteur ne pouvait pas être en possession de toutes les informations qui abondent aujourd’hui, mais il témoigne d’une conviction humaniste forte : pour G. Dunand, qui refuse absolument la distinction entre bonnes et mauvaises victimes, tout être mis en situation d’infériorité et d’incapacité ou d’extrême fragilité, doit être secouru, quels que soient ses torts, réels ou présumés.
Jean-Kely Paulhan
Ce livre est disponible au format pdf
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